La fessée appliquée

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Aventures de Lili (partie 1)

Dessin1Lili

Par Lili

Ce récit est une fiction… mêlée d’un peu de vécu, notamment pour les séries de bêtises toutes plus grosses les unes que les autres ou encore le caractère de ma petite héroïne. Je le situe dans une ville imaginaire, dans les années 90/2000. Lectrice de ce blog depuis un certain temps, je me suis toujours demandée : Que pourrais-je bien y raconter ? je n’ai que peu de souvenirs en lien avec les fessées enfantines, à peine une ou deux expériences très jeune, rendues confuses par le temps passé. Pour autant, l’envie d’écrire quelque chose, de donner à voir une version romancée de mes péripéties, me restait dans un coin de la tête. Voici donc les aventures imaginaires de Lili, inspirées par mon enfance et mes frasques.

*

 - Notre territoire, c’est de la station-service aux entrepôts tout là-bas. C’est chez nous. Après la grande rue, c’est plus chez nous. Si t’es pas capable de nous suivre sur les toits, vaut mieux que tu dégages maintenant.

Locke, le chef de bande, allait sur ses seize ans. Un grand gaillard anguleux, aux poings bleuis et la voix déjà rauque. Je ne parviens pas à détacher mon regard de ses dents, distantes les unes des autres, qui lui collent un air franchement carnassier.

- T’as compris ? Si t’arrives à suivre, t’es des nôtres. Si tu tombes, on perdra pas de temps à venir te chercher, t’es prévenue.

- Elle est trop petite, commente un autre gamin, elle a les jambes trop courtes.

Mon cœur frappe sourdement dans ma poitrine, mes mains tremblent d’un émoi palpable et je prie mes jambes d’être à la hauteur de l’épreuve.

- Ça me va, rétorqué-je du ton le plus nonchalant et convaincu que possible.

Locke et sa bande erraient dans la partie industrielle de notre quartier. Je les voyais souvent crapahuter sur les toits, dégingandés et souples, avec des gueules hirsutes de chats mal nourris. Je les avais amadoués avec un paquet de biscuits et une poche de tabac à peine entamée. L’offrande, sinon m’offrir une place parmi eux, m’avait au moins donné une chance de faire mes preuves.

J’inspire une grande rasade d’air et quitte à regret la planque où s’était tenu le conciliabule. Défiant la ville aux épaisses fumées opaques, Locke se jette dans une course aérienne, talonnés de près par ses acolytes. Poteaux, cheminées, parapets, corniches… le paysage glisse sous leurs appuis à une vitesse folle. J’enjambe péniblement le haut garde-fou qui me sépare du vide et saute à leur suite en criant.

Ce jour, le lendemain, et le surlendemain, je les suivais dans leurs chasses. Ma présence parmi la bande était à chaque nouvelle course remise en jeu. Je dépassais ma peur des chutes, arborais fièrement mes coudes et mes genoux écorchés comme autant de blessures de guerre, et glissais petit à petit dans leur quotidien. Des journées merveilleuses, faites des premières cigarettes que l’on apprend à rouler, au papier trempé d’un excédent de salive ; de quinte de toux interminables, de musique, de packs de bières bon marché, de nuages qui passent, de slaloms maladroits sur une vieille mobylette bleue qui n’appartenait à personne. Je m’inventais une vie de pirate, où j’étais souveraine d’une ville qui ne tournait pas à la même vitesse que moi.

La bande vivait de petits larcins. Avec mes douze ans, ma façon d’en paraître dix, mon air curieux et affable, on m’envoyait distraire les adultes pendant que le reste opérait. Je savais, quelque part, que le groupe se servait de moi, mais cela m’était égal. J’aurais tout donné pour avoir une vraie place parmi eux. Je me glissais dans leur démarche, j’adoptais leurs codes et leurs us de langages. Il y avait Locke, bien sûr mais aussi Salsa, son bras-droit, une fille qui se rêvait chanteuse ; Terry qui disait pouvoir manger sans fin, Konrad, le bagarreur qui me filait des trucs ; Johanne, qui avait un air de somnoler tout le temps. Les deux frères Nick et Rupert, qui se contredisaient sans cesse, ça faisait le compte. Tous les soirs, quand je les quittais à contrecœur pour rejoindre mon foyer, je me répétais leurs noms comme une comptine.

Depuis toujours, l’école était un supplice que je fuyais autant que possible pour mes escapades. Je m’y ennuyais fermement. Rejet et solitude avaient fait de moi un animal un peu sauvage, qui avait fini par devancer les moqueries et les coups usuels en les provoquant. Je quêtais de l’attention, par tous les moyens et quel que soit le prix. Je fuyais tout autant mon environnement familial, un vaste désert affectif, où je ne trouvais pas la sécurité et l’apaisement dont j’avais besoin. Je passais la plupart de mon temps à travestir la réalité, au point de parfois perdre le compte dans mes propres mensonges.

Locke soumettait sa bande à toutes sortes de défis qui rythmaient le quotidien. Parfois, subitement, impérieusement, pour un regard ou un reproche, un habitant du quartier, voire un commerce, devenait l’objet de son ire. Dès lors, nous mettions en œuvre ses plans les plus farfelus de vengeance et de justice toute personnelle. Je faisais le guet, craintivement, une nuit d’été, quand la bande a entrepris de retourner la petite deux-chevaux de l’épicier sur le toit, et la pousser en pente douce. J’entends encore le métal crisser contre le bitume et je revois la sidération et la profonde détresse du bonhomme à la découverte du désastre, au matin.

Il y avait trois personnes que Locke ne prenait jamais pour cible et que l’on m’avait appris à craindre. Pour nous autres, gamins shootés à l’adrénaline, elles tenaient lieu de légendes urbaines et de figures du quartier.

La grosse Janedra, la gérante de la station-service. La rumeur disait qu’elle n’hésitait pas à jeter de l’essence sur ses agresseurs et craquer une allumette. Les plus grands de la bande me racontaient des témoignages terrifiants de gamins pris dans des pneus, transformés en torches vives. J’étais prompte à croire les histoires et je faisais désormais un large détour pour éviter le lieu-dit.

En deuxième venait le Corbeau, un sinistre personnage reclus dans un atelier où il ciselait des oiseaux. Dans nos histoires, c’était une sorte d’ogre qui avait sans doute tout le matériel adéquat pour nous raboter la gueule si on s’y risquait trop près. Quand la bande le croisait au hasard des rues, il les toisait froidement avec un air de dire : « Tentez quoi que ce soit sous mon regard et je m’interposerai ». La rumeur voulait que Locke ait déjà eu affaire à lui, et que l’affaire en question ait mal tourné.

En troisième, le Vieux Cramé, comme on disait, faute de savoir son nom. Le printemps dernier, témoin d’une agression, le vieillard était rentré dans les tibias de la bande à coups de parechoc de sa voiture, comme une boule de bowling dans un jeu de quilles, dispersant tout le monde en un rien de temps. Marche avant ! Bam ! Marche arrière… et il remettait ça. Son air de kamikaze laissait à penser qu’il le referait sans doute, si l’occasion se présentait. J’avais l’impression d’avoir un peu vécu la scène, même si je n’y étais pas, quand les plus grands me la narraient en tremblant.

Au fond, je crois que Locke avait peur de ceux qui n’avaient pas peur de lui. Il se justifiait de sa violence par les manquements de la société à son égard. Quand il s’arrogeait, de force, quelque chose, ce quelque chose comblait un manque, un vide qui ne pouvait être rempli.

Cet été-là, pendant des vacances propices, à l’abri d’une usine désaffectée, on en était à un énième partage de butin. Au moment où Locke me tend une poignée de cigarettes et de billets froissés, Salsa lui retient le bras.

- Une demi-part, pas une complète, objecte la jeune fille. Elle ne fait que suivre ! On prend tous les risques, elle, elle reste à l’arrière !

- Eh, elle apprend, grommelle Locke d’un air maussade, en haussant les épaules et en dégageant son bras pour terminer son office. On n’a jamais fait de demi-part.

Le garçon n’aimait guère que l’on conteste ses décisions. Pour autant, Salsa a touché un sujet sensible et le reste du groupe murmure une approbation commune. Je déglutis difficilement et me relève en fourrant hâtivement ma part dans les poches de mon large short. Je lutte pour retenir mes larmes, inspire puis redresse le regard.

- Je prendrai un butin pour la bande, seule. Un gros. Un comme jamais ! Un qu’on a pas réussi à prendre.

- Vraiment ? s’enquiert Salsa en haussant les sourcils de surprise.

- Je veux… un oiseau du Corbeau, déclare Locke avec un sourire mauvais. T’as trois jours.

Un silence suit sa déclaration. Défier l’antre du Corbeau, son atelier niché dans les entrepôts déserts, faisait office d’épreuve insurmontable.

- Eh, quoi ? Il la connaît pas, elle a ses chances ! se justifie Locke à l’adresse de la bande dubitative. Tu sais quoi, Lili, si tu ramènes un oiseau de là-bas, on vous prendra au sérieux, toi et tes courtes jambes, et je laisserai pas un seul des gars dire que tu mérites pas ta part.

- J’irai.

Voir leurs têtes impressionnées me donne un regain d’assurance. Je continue d’un ton hâbleur.

- J’apprends vite. Je connais tous vos trucs. Je serai de retour en moins de deux.

- Si t’es prise, vise les genoux, fort, conseille Konrad en mimant de décocher un bon coup de pied. Les genoux, ça pique. Le temps qu’il s’en remette et te course, tu seras loin.

- Ok. Les genoux, facile.

- On dit pas bonne chance, mais le cœur y est, marmonne Salsa. Au pire, profil bas, tu reviens et tu négocies un délai ?

- Pas besoin de chance, retorqué-je crânement.

Je m’empresse de disparaître, surexcitée et galvanisée par leurs encouragements. Une nuit de sommeil opportune puis j’enfile mon large short à poches qui me faisait deux fois, mon débardeur favori à l’effigie d’une tranche de pastèque et ma paire de tennis préférée, celle qui fait courir le plus vite.

J’avais un avantage que les autres ignoraient. Je connaissais le Corbeau pour l’avoir vu de près et échangé quatre mots avec lui. A mon entrée au collège, il avait rénové le vieux mur de la cour, en y peignant une fresque d’oiseaux exotiques de toutes les couleurs. Des petits, des gros, des longs sur pattes, dans une grande canopée touffue. Indifférent au tumulte, aux cris des collégiens qui chahutaient et se poursuivaient lors des récréations, il avait travaillé sa commande des jours durant. Une de mes cachettes pour me garder des autres gamins était toute proche, dans le recoin formé par une colonne du préau. S’il avait sans doute constaté ma présence, elle ne semblait pas l’indisposer et il avait gardé le secret. Je lorgnais le pinceau s’agiter en silence.

- Pourquoi tous ces oiseaux ?

- Quand ils sont dans ma tête, c’est comme s’ils étaient en cage, prisonniers, s’était expliqué gauchement le Corbeau en pointant son front. Quand je les dessine ou je les modèle, c’est comme si je les en faisais sortir. Ça leur ouvre la porte.

Sa réponse m’avait satisfaite, sans bien pourtant la comprendre, elle faisait écho à mes propres prisons.

Ainsi, contrairement aux autres figures de nos histoires qui m’effrayaient, je savais que le Corbeau était capable de parler, qu’il n’avait pas des ciseaux à bois en guise de mains et qu’il avait l’air somme toute, hormis les oiseaux qui s’agitaient peut-être dans sa tête, presque normal. Un homme de trente ou quarante ans, aux sourcils charbonneux et aux membres grêles, qui portait assez bien son sobriquet d’oiseau funeste.

Le premier jour, je rôde comme une âme en peine autour de l’habitat du Corbeau. Plus le temps s’égrène et plus je déchante graduellement, l’endroit me fait l’effet d’une forteresse imprenable. L’entrepôt désert du Corbeau a des parois lisses et impropres à l’escalade, une lourde porte de métal avec un badge d’accès, pas de voies extérieures. Il doit vivre, non pas dans le hangar lui-même, mais en hauteur, une terrasse saillante accrochée au mur le plus au sud. On y devine une verrière aux vitres obstruées par du carton. L’atelier se tenait dans cet ancien poste de gardiennage. Il y a bien une gouttière qui court jusqu’au toit en longeant la verrière, mais, à son degré d’usure, je doute qu’elle ne supporte mon poids. La seule option ? Sauter du bâtiment adjacent, facile d’accès, qui surplombe légèrement la terrasse, me chuchote une petite voix intérieure. Mais aux vues de la hauteur et du bitume en contrebas, ce plan-ci était dépourvu de voie de sortie évidente, une fois l’objectif atteint.

Le deuxième jour, j’étais toute prête pour repérer les allées et venues du Corbeau. Comme la veille, à dix heures tapantes, il quitte son domicile pour une boucle qui l’amène jusqu’à la fin de matinée. Quelques achats banals : du pain, un melon, un plat tout préparé dans une rôtisserie, un journal. J’essaie de donner un peu plus de suspense à ma filature en me rapprochant, il ne se retourne jamais.  Il passe ensuite dans une déchetterie où il récupère deux pieds de lit en bois, un seau rempli de ressorts de matelas et de tiges en métal. Le ferrailleur les lui donne en souriant.

- Ah, encore vos oiseaux ?

- Merci de m’avoir mis les ressorts de côté. Pas évident à trouver, glisse le Corbeau en se débrouillant pour répartir la charge.

- Oh, de rien. Si vous avez besoins d’autres trucs, dites-le-nous, avant que ça parte à la fonderie.

Pourquoi les autres ont peur de cet homme ? me demandé-je en trottinant pour ne pas le perdre de vue. Une vie bien réglée, presque méthodique. Si ce n’était les oiseaux colorés, qu’est ce qui pouvait bien égayer ces journées monotones ?

Le troisième, je saute dans mes effets préférés et rajoute à ma mise de grosses genouillères de roller, en prévision. Peu avant dix heures, je rejoins l’ombre d’une large benne dans la ruelle qui sépare l’entrepôt du bâtiment voisin, et, en embuscade, je guette patiemment le départ du Corbeau. Lorsque j’entends la porte métallique se refermer derrière lui, je risque un coup d’œil. La silhouette sombre est de dos, pressant le pas, vers ses activités routinières.  J’attends en comptant les secondes qu’il dépasse la croisée de la rue et me lance dans l’ascension du bâtiment proche, par les escaliers de secours, aussi vite que ma constitution le permet. Un large sourire chasse mon souffle court : en contrebas, la terrasse est bien apparente, la verrière est fermée, mais des cagettes retournées laissent entrapercevoir tout un tas d’oiseaux qui sèchent au soleil. Certains en métal, chatoient, d’autres en terre cuite émaillée, font des petits points de couleurs vives. D’autres encore, en bois, attendent une couche de vernis. Les ressorts de matelas sont devenus des ailes fantastiques et étirées de volatiles qui se dodelinent mollement au vent. Le paysage des butins sur pattes me gonfle les joues d’enthousiasme.

Un léger vertige me saisit au moment de prendre une course d’élan et mon premier appel sur la toiture. La différence de hauteur est notable. Je n’ai jamais vraiment sauté sans backup, la présence rassurante de Konrad ou Johanne dans mon dos pour dire « Attention à l’angle, calcule tes limites, fais gaffe, il a plu, ça doit glisser » et autres petites astuces d’arpenteurs de toits.

Un instant suspendu où mes baskets et mes bras brassent le vide. La terrasse se rapproche trop vite. J’esquive de justesse sa rambarde. L’impact me fait me tasser sur mes chevilles, avec une brusque décharge électrique qui me coupe les jambes. Elles cèdent, je tombe en avant, roulant à moitié, arrachant les cagettes et leurs fragiles occupants, jusqu’à finir ma course dans la verrière, dans un grand fracas de plumes et de bois souple. Le souffle coupé, je roule sur le côté pour me relever en chancelant. Il me faut une seconde pour comprendre que je suis en un seul morceau, une autre pour percevoir le bruit des marches que l’on avale quatre à quatre, derrière la verrière. Une autre encore pour hésiter entre ramasser un butin ou fuir sans demander mon reste. Les oiseaux en terre, brisés, tirent une triste mine. Je prends le parti de la fuite. Quand la porte de la verrière s’ouvre sur le Corbeau, j’ai déjà une jambe de l’autre côté du garde-corps et mon bras droit lutte pour atteindre la gouttière.

- Arrête !

La peur m’en dissuade. Sur le visage du Corbeau, la colère a cédé à l’effroi. Il se précipite, sans égard pour les oiseaux qui jonchent le sol.

Quatre ou cinq pas nous séparent, je lance mes deux mains vers la gouttière en priant qu’elle soutienne mon poids. Dans la périphérie de mon champ de vision, le Corbeau fond sur moi. Au moment où mes mains allaient trouver leur prise, une sensation de basculement me cisaille le ventre, quand le Corbeau attrape de sa main droite le revers de mon short et de l’autre, mon aisselle. D’un grognement, il me hisse et me repose sur mes jambes, parmi les débris qui constellent le sol.

Je tente de fuir vers la porte désormais ouverte de la verrière mais le Corbeau n’a pas lâché son étreinte, et me tient toujours par le haut du bras gauche, avec un air de ne pas savoir quoi faire de moi. A l’une de mes saccades, il pivote sur lui-même. Entraînée par mon élan, je m’emmêle les pattes et perd l’équilibre. Le Corbeau me lâche un instant pour mieux me ceinturer fermement au niveau du ventre. Avant même de réaliser ce qu’il advient, je me sens décoller de mes appuis et surélever à bras-le-corps, de sorte que mes baskets effleurent à peine le sol. En un instant, mon short ample et ma culotte rejoignent mes genoux et une première claque sonore vient signer la promesse d’une correction mémorable.

Mon cri de protestation se mue en une plainte de surprise et de douleur. Une pensée va à la honte d’être vue dans cette fâcheuse posture, une deuxième, à la crainte que la fessée soit entendue par le reste de ma bande, une troisième, au souvenir lointain et brumeux d’avoir déjà vécu une situation similaire. L’appel de la fuite devient impérieux.

- Lâchez-moi ! Je débats de toutes mes forces en hurlant.

- On discutera quand tu seras en mesure d’entendre, souffle le Corbeau en prenant le temps de raffermir sa prise.

Il s’appuie sur le rebord de la terrasse et me couche au travers de son genou. La sensation déjà précaire de toucher le sol disparaît en un tour de main. Aussitôt, la fessée reprend et je ne cherche plus désormais qu’à en atténuer la douleur, au mépris de mes autres préoccupations. La paume se lève et retombe, en de grands mouvements amples et réguliers, qui s’abattent uniformément sur le bas des fesses et le haut des cuisses. Les claques sont méthodiques, mesurées. Leur bruit se mêle rapidement à mes gémissements et mes pleurs. J’éclate en sanglots, ils se confondent avec de brusques inspirations. La fessée me coupe la respiration, chaque impact me tasse un peu plus sur sa cuisse en me comprimant le ventre. Je peine à reprendre mon souffle et à articuler de vaines suppliques.

Lorsque le Corbeau me repose sur mes pattes, je hoquette, la tête nichée dans mon coude comme un petit enfant. La brûlure de mon arrière-train me fait me balancer d’un pas sur l’autre. Je cherche en tremblant à remonter mes effets et demeure, comme arrêtée dans le temps, immobile et vulnérable. L’impression d’une longue course, une fuite éperdue, une surenchère de vitesse, que la punition vient de figer brusquement pour ramener à un temps présent.

- Tu vas m’aider à ramasser les oiseaux et réparer tout ça, énonce le Corbeau en s’agenouillant pour capter mon regard. Ensuite, tu pourras rentrer chez toi. Si je te revois sur ce toit ou celui d’en face, je viendrais t’en faire descendre moi-même.

J’acquiesce du menton sans bien saisir tous les mots, de peur que la correction reprenne.

 Le Corbeau commence à ramasser les ailes tordues, les morceaux de terre cuite et les plumes avec une délicatesse mêlée d’une indignation encore palpable. Je l’aide maladroitement à rassembler les pièces éparses dans une caisse.

- Pourquoi tous ces oiseaux ? me demande-t-il, consterné, sans lever les yeux.

Une brusque peine, cette fois, me fait fondre à nouveau en larmes. L’impression fugace de tenir un beau dessin, qu’un camarade aurait gribouillé gratuitement, à la différence que cette fois-ci, c’est moi qui tenais le feutre. Quand est-ce que les rôles, de victime et de tourmenteur, s’étaient inversés ? Le visage du Corbeau s’adoucit un peu, il soupire.

- Bah, dit-il comme s’il n’attendait pas de réponse. Ils auront quelques fêlures en plus. Recollés, il n’y paraitra rien. Il n’y aura que toi et moi, et les oiseaux pour le savoir.

Mes larmes s’attardent au bout du menton et tombent sur la dalle bétonnée de la terrasse. Effarée, incapable de calmer les soubresauts qui agitent ma poitrine, je ne bouge plus d’un iota. Le Corbeau me pousse entre les omoplates vers la porte de la verrière et le seuil de son atelier. A l’intérieur, le soleil du matin filtre à travers les carreaux, entre deux morceaux de carton. Je marche sur des copeaux de bois qui tapissent le sol. Ils font des petits crrrr, crrr, crrr sous mes pas. Une grande table qui sert à la fois d’établi et de coin pour manger occupe la plus grande partie de l’espace. Des alvéoles en bois recouvrent les murs jusqu’au plafond, des oiseaux y nichent à la façon d’une volière.

Le Corbeau fait couler un verre d’eau et le fait glisser sur la table, dans ma direction, tout en désignant du menton un tabouret du plan de travail. Je m’y hisse en grimaçant, au rappel cuisant des derniers événements lorsque mes fesses encore brûlantes rencontrent l’assise solide.

- Tu es la petite qui se cachait dans la cour de l’école. Tu t’appelles comment ? demande-t-il en m’observant vider le verre à grands traits.

- Lili.

- On t’a forcé à venir ici, Lili ?

- Non.

- Qu’est-ce que tu voulais ?

- Un oiseau, bredouillé-je en me cachant derrière le verre.

- Pourquoi ne pas le demander ?

- Je ne sais pas.

La vérité était quelque part, au détour d’une longue histoire que je n’avais pas le cœur de narrer. Dans le silence de l’atelier poussiéreux, mes explications, mon désir d’acceptation, mon ivresse de liberté et de sensations fortes, me paraissaient bien dérisoires. Le nez à peine plus haut que le plan de travail, j’aide le Corbeau à fixer les oiseaux cassés dans des serre-joints, puis à trier les différents morceaux pour recomposer leurs modèles d’origine. Le temps s’étire. Hagarde et étrangement vide, je m’affale sur un coin d’établi la tête entre les coudes et observe la conduite de menues réparations. Le retour au calme et les petits cliquetis de l’atelier ont quelque chose de réconfortant.

- Tu fais un drôle d’oiseau, précipité sous mes fenêtres, plaisante le Corbeau, presque étonné lui-même au son de sa propre voix dans la quiétude de son sanctuaire. Cela ira comme ça, rentre chez toi, petite. Tu as quelqu’un pour venir te chercher ?

Je secoue négativement la tête. Le télescopage de mes différentes vies et mondes, – ma famille, l’école, la bande de Locke, la rencontre avec le Corbeau -, m’apparaît comme insupportable.

- J’habite pas très loin, chuchoté-je en priant qu’il n’insiste pas, je serais chez moi en moins de deux.

- Soit.

Nous traversons l’atelier, une voûte métallique, puis un escalier de service, qui conduit des tréfonds de l’entrepôt jusqu’à la porte blindée. Elle s’ouvre sur le soleil de la rue avec un grincement sifflant.

- Prends garde aux mauvais pas, petite. La vie est souvent plus rude que moi pour enseigner ce genre de choses. File.

Ma liberté rendue, incrédule et déphasée, je me retourne pour croiser son regard, avant que mes jambes ne m’intiment l’ordre de fuir en quatrième vitesse. Le Corbeau referme déjà les portes de son antre.

- Je… Je suis désolée… pour les oiseaux, bredouillé-je en pleurnichant.

Il s’interrompt avec une seconde d’hésitation et maintient la porte entrebâillée.

- Si tu l’es vraiment, répond le Corbeau en réfléchissant, reviens demain matin. Il y a du ménage à faire et de la colle à préparer pour la restauration. Cela t’appartient.

J’acquiesce du menton et détale à toutes jambes.

Illustr. : dessin par Lili

(à suivre dans la partie 2)

4 commentaires »

  1. François dit :

    Merci pour ce récit, même si c’est une fiction. Si j’ai bien compris, Lili, vous faisiez ce genre de bêtises, mais vous n’avez pas reçu de fessée pour autant. Comment êtiez-vous punie ?

    • Lili dit :

      Bonjour François
      Merci pour votre retour. Pour vous répondre, curieusement, cela n’arrivait pas vraiment. A partir de onze ou douze ans, je me suis faufilée jusqu’à un âge avancé sans qu’aucun des actes que j’évoque par transposition dans mon récit ne soit sanctionné, ni par mes parents qui n’en ont pas eu connaissance (ou qui n’en ont pas pris la mesure), ni par la loi elle-même. Et ce, malgré une certaine surenchère dans la prise de risque : un appel à trouver des limites. Plus jeune, c’était plutôt le registre des privations d’argent de poche ou de choses plaisantes.

  2. Chloé dit :

    Bonsoir Lili,
    J’ai beaucoup apprécié votre fiction pleine de charmes et de tentations insufflées par d’autres ! Et si j’ai bien compris votre réponse à François, vous n’étiez pas la dernière à tenter le diable ! Mais étant entourée de parents plutôt « laxistes » ou « inattentifs » à vos excès, avez dérivé facilement sur une mauvaise pente. A moins que la deuxième partie de cette fiction ne vous ait permis de reprendre un chemin correct dans la vie!
    Je ne connais pas votre âge, sans doute plus jeune que le mien, mais que je situe entre 25/30 compte tenu des références dans le récit. Peut-être que je me trompe !
    Mais sachez que celui-ci m’a passionnée et que je trouve l’attitude du « Corbeau » exemplaire, même si vos fesses et votre fierté en ont souffert !
    Amicalement
    Chloé

    • Lili dit :

      Bonjour Chloé
      Merci pour votre sympathique commentaire. Je suis ravie que ce récit vous ait passionnée et j’espère que la suite vous plaira tout autant ! Les vôtres, au gré de mes lectures sur ce site, m’ont beaucoup touchée. J’y ai dénoté une bonne dose d’humour, d’universalité, d’affection, et j’ai souvent parcouru vos lignes avec une pointe d’envie.

      Le Corbeau est un personnage fictif, mais il emprunte à deux choses : une vraie rencontre positive, une figure d’autorité rencontrée dans mon adolescence (qui n’a pas eu besoin de recourir à la fessée, j’en tremble rien que de l’imaginer !) ; et mes propres conceptions actuelles sur l’éducation en quelque sorte. Très basiquement, une punition sanctionne un acte, non une personne, doit porter en elle une possibilité d’ouverture vers une réparation. Elle marque un arrêt, une limite infranchissable. Le tout sans se départir de mesure et de tendresse.
      Et pour mon âge, oui, vous y êtes à peu près !
      Au plaisir de vous croiser sur le site,
      Lili

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