La fessée appliquée

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Aventures de Ruben (partie 1)

Ruben partie 1 début all.

Par Lili

Ce récit est… une fiction ! Petit conte de noël, inspiré par un morceau folk à la radio, la lecture de quelques récits sur ce blog, le souvenir d’une grand-mère, des bêtises d’écoliers faites ou vues et… l’hiver. Bonne lecture, à bientôt !

Lentement, j’écris le mot « hanté » sur une page blanche. En détachant les lettres. Avant, je ne croyais en rien. Ni les ombres qui habitent la nuit, ni les esprits des eaux dormantes, ni ceux des cailloux moussus. Encore moins aux forces vagabondes, aux murmures des arbres, au bruissement du vent. Les contes de fée ? pour les marmots. Comment tout a commencé ? Un petit matin d’hiver, dans une contrée perdue. Une île. Loin des clameurs des villes et des routes sûres. Le genre d’endroit tourbeux où l’on s’égare et où l’on s’enterre pour une vie poisseuse et triste.

- Bienvenue, Ruben. Les enfants, faites un bon accueil à votre nouveau camarade. Il nous rejoint en cours d’année, ce n’est jamais évident. Je compte sur vous.

Une classe, humide. Du bois, partout. Des flaques de neige fondue à l’entrée, sous une ribambelle de bottes de toutes les tailles. Une odeur indéfinissable entre le chien mouillé et le vieux cuir. Des petits de dix ou onze ans, au premier rang, les yeux ronds et bêtes. Du côté des filles, ça parle à voix basse et ça glousse. Tous sont vêtus comme des épouvantails, affublés de gros chandails de laine aux cols informes. Certains flottent dans les affaires d’un grand frère. Avec mon sweat façon combi de surf, mon pantalon et mes baskets de skateboard, je dois leur faire l’effet d’un spot publicitaire.

- Comme vous le voyez, Ruben, dans notre petite école, on regroupe les élèves par tranches de deux ou trois années. Un certain… manque d’effectifs.  Ne vous en faites pas, les cours seront adaptés à votre niveau et votre programme de cinquième.

Elle a la voix qui tremble un peu. Ses mains s’agitent, elle veut bien faire. Dès qu’elle le peut, son regard s’échappe du mien pour se perdre vers l’ensemble.

- Vous avez fini ?

- … Oui, répond la jeune enseignante. Nous… allons reprendre. Asseyez-vous.

Je prends une place vers le milieu, droit dans son axe, à côté d’un petit noyé sous une crinière de cheveux d’un blond sale. Le larbin parfait, le genre à se prendre des raclées régulières par les plus grands, serviable, gentil. Acheter sa loyauté ? Dix minutes, peut être quinze.

- Je m’appelle Pete, siffle le gamin entre ses dents irrégulières. C’est trop cool que tu sois là. T’es grand, t’as l’air d’être dur en bagarre. T’es vraiment en cinquième ? Attends que les autres te voient !

- Si t’es aussi vif que t’en a l’air, Pete, j’ai besoin de toi. Je veux savoir comment ça tourne. Vite.

- Ouais, je suis vif, rougit de plaisir le petit. J’connais. Les souterrains de l’école. Les passages. Les livres cachés. Qui frappe dur et qui, qui boîte. J’te dirai tout, d’accord ? Sur la route, si tu veux. T’es deux maisons après la forêt, non ?

Je hoche la tête gravement.

- Pete, cessez de bavarder et venez plutôt nous parler du cycle des nuages.

La chaise du garçon grince quand il s’extirpe de son bureau. Aveu de faiblesse, elle a ciblé le petit, et non nous deux. Je marque un point. Je lui souris, elle se tourne vers Pete. Trois ou quatre semaines. Au plus.

- Les nu…nu… nu… ages, commence Pete avec un air de crabe frit, rasant le tableau noir comme s’il voulait s’y fondre.

L’heure de la récréation se débobine tel un vieux film en noir et blanc. Des boules de neige fusent, des éclats de rire. Des sapins aux branches lourdes, parfois la lueur d’une lanterne au lointain, indistincte, entre les futaies. Passante. Je me gèle. Mes baskets prennent l’eau. Pete a trouvé sa place, dans mon dos. Il raconte en oubliant parfois de respirer.

- Y’a trois classes, les primaires, nous et les grands. Y’a mademoiselle Lodel, qu’est notre prof principale, que t’as vue. Elle fait toutes les sciences et l’anglais, à la fois.  Monsieur Duriss, on dit Durite, il entend pas très bien, il fait le français et l’histoire-géo. On s’méfie, il entend, des fois oui, des fois non, comme ça. Peut-être son appareil qu’est mieux réglé un jour que l’autre. Quand il vient à ta table, retiens ta respiration. Il est malade, on dit, il y peut rien, il refoule comme une tombe. Madame Colline, l’allemand, la musique et le dessin. Elle, si elle t’aime pas, elle te mets genre, une montagne de devoirs, tu t’en remets jamais.  Et le concierge, m’sieur Hans, il fait le sport. C’est un ancien joueur de basket, un pro. Il connait. Il a une carte avec lui jeune dessus.

 

 Quelques cours et quelques bagarres plus loin, j’avais mon fan-club. Pete, le fureteur, mes yeux, mes oreilles, mon sbire, comme dans les comics. Cody, un redoublant de mon âge, tout désarticulé, désireux de glaner un peu d’intérêt auprès des filles en traînant dans mon sillage. Halley, une fille qui n’en était pas une, mine butée, cheveux courts coupés avec un bol, poings serrés dans son jean, prête à en découdre. Elle me faisait mes devoirs et, pire, elle aimait ça.

On a pris nos habitudes et changé celles de la vieille école, lentement, évidemment. Un peu de chaos, un peu de désordre, tout en subtilité.

- Vous avez vu la tête de Lodel ? s’esclaffe Cody à la sortie, un mardi d’hiver. Je l’ai vue courir vers la salle des profs pour pas qu’on la voit pleurer. T’es grave, Ruben, tu la fais craquer.

- Le tout, c’est que quoi que tu dises, on ne puisse pas le retourner contre toi. Faut parler bien, sourire, dire les trucs sans agressivité. Guetter l’erreur et là, hop, t’es son miroir. C’est elle qui se monte son piège toute seule, moi, je fais rien, je la regarde se débattre.

- Elle est gentille, mademoiselle Lodel, grimace Pete en soufflant sur ses doigts rougis. C’est bientôt la fête des chaluts, on pourrait lui faire genre, une trêve ?

- T’es sérieux, Pete ?

- Non, répond mon acolyte. J’disais ça comme ça.

- Taisez-vous, ordonne Halley, à hauteur de vieilles pierres.

Tous les soirs, sur le chemin du retour, c’était pareil. On coupait à travers la forêt, et, avant de parvenir à l’orée des maisons, là où la lumière des hommes trace une frontière toute naturelle, on passait le long d’un vieux cimetière abandonné. Des tombes sans nom, sans fleur. Pas une âme. Reliefs d’une époque étrange, lointaine, érodée par la pluie. Des formes animales, là une chimère, là un serpent, la corne d’un narval, le bout de la gueule d’un fauve hideux. Gargouilles décrépites.

- Elles nous regardent méchamment, couine Pete en rentrant sa tête dans le col de son manteau. Venez, on court.

Les deux autres ont presque envie d’obéir. Leurs jambes flageolent, ils ne sont retenus que par mon indifférence.

- Tu… Tu…Tu… ne crois pas aux fantômes ? bredouille Pete. Aux esprits qui dorment dans les pierres ?

- Rien du tout. C’est pour les faibles. Si tu veux croire en quelque chose, Pete, dis-toi bien que je ne veux pas être vu en compagnie d’un gamin qui tremble pour des conneries.

On dépasse les ruines, les trois autres respirent. Bientôt, les foyers dans le crépuscule. Les intérieurs brûlent comme un feu couvant. On passe la frontière, à la lumière des réverbères. Un chien aboie dans le lointain. Je regagne la deuxième maison après la forêt.

Le lendemain matin, en cours de géographie, la neige tombe doucement. La cloche de l’école est assourdie, comme tous les bruits d’ailleurs. Les petits s’échappent vers le réfectoire, je joue la carte de l’indolence et sort dans les derniers.

- Ruben, restez un instant, je vous prie.

Le vieux Durite regarde les chaises et les tables vides, la neige, puis revient vers moi. Je me tiens à bonne distance du relent de ses expirations.

- Je vois clair dans votre petit jeu, mon garçon, et sachez qu’il me déplaît fortement.

- De quoi parlez-vous, monsieur ?

- Vos provocations. Lâches, insidieuses. Si vous tenez tant que cela à vous faire remarquer, ayez au moins la décence de vous y prendre correctement. Non, vous restez. Je n’ai pas fini. Vous avez peut-être eu des moments difficiles, vos affaires de famille, votre déménagement, mais cela ne vous permet en rien de vous comporter comme vous le faites.

- Je peux y aller ?

- Il n’y a qu’un pas à faire pour que cet endroit soit le vôtre, continue Durite, songez-y.

Son haleine et ses mots me donnent envie de vomir. Je le regarde par en-dessous, en apnée.

- Vous voulez mon carnet de correspondance, monsieur ? Rencontrer mon oncle ou ma tante ? Ils auront peut-être besoin d’un peu plus d’explications pour y voir clair.

- Rien dans l’immédiat. Tenez-vous en à mon avertissement et cessez de vous croire plus malin, mon garçon. Vous m’avez parfaitement compris.

 

A l’heure du déjeuner, la neige vole. Pas de quatrième ou de troisième pour me passer les nerfs. Je shoote dans la poudreuse sous les sapins.

- Il veut du direct ? Je vais lui en faire, moi, du direct ! Lâche ? Moi ?

- Calme-toi, Ruben, tente Halley de sa voix éraillée, on va trouver un truc…

S’il y a bien une chose que je ne supporte pas, c’est qu’on me dise de me calmer alors que je cède à la colère. L’effet inverse. Genre jeter de l’alcool pour éteindre un feu. Ma colère redouble, Halley recule de quelques pas.

- T’es pas lâche, t’es même franchement brave. Il t’a pas vu t’battre contre deux gars. Il connait pas, essaie Pete à son tour.

- Il est vieux, Durite, vraiment, continue Cody, ça vaut pas la peine de te foute dans cet état là pour un vieux.

Après un repas insipide, je les abandonne dans un coin de la cour, et pars vers les auvents de l’école. Dans le fond de la poche de mon pantalon, un gros marqueur noir roule sous mes doigts. Epais. Indélébile. Une odeur de solvant entêtante. Avant, je m’en servais pour signer des petits graffitis dans les bus ou sur les tables. Aujourd’hui, ce n’était qu’un souvenir de ma vie d’avant. S’il venait un bus jusqu’à ce patelin, il s’embourberait sur la route, à coup sûr. Et encore faudrait-il qu’il puisse monter sur le ferry qui traverse le bras de mer.

Je bifurque juste avant les toilettes pour garçons. Un couloir qui distribue les classes est entrouvert, désert. Des panneaux vitrés donnent sur l’intérieur des salles, au-dessus de porte-manteaux. Je passe à quatre pattes et prépare mentalement une excuse, si je venais à être découvert ici pendant l’heure de la cantine.

- Tu vas apprendre à me connaître, le vieux.

J’arrive à hauteur de la salle de Durite. La porte est fermée. Je l’entends tousser à l’intérieur. Il doit préparer la leçon d’histoire de l’après-midi et un devoir sur table. Je débouchonne le gros marqueur dans ma poche, entre deux doigts. Ma respiration s’accélère, mes mains tremblent un peu. La pointe du feutre rencontre le bois vernis de la porte et glisse toute seule, avec un tout petit chuintement. J’écris en lettres capitales.

 

CHAMBRE A GAZ

La pointe du feutre retombe avec ma main, lentement. Un pas de recul. Je regarde mon inscription, tétanisé. Le marqueur m’échappe des doigts, je le rattrape, referme le capuchon et le fait disparaître dans ma poche. Oh, merde. Ce qui, dans ma tête, m’était apparu il y a un instant comme la meilleure blague du monde, existe, là, devant, en noir, épais, indélébile. Et en vrai, ce n’est pas drôle du tout. Dans dix minutes, à la sonnerie, tout le monde verra. Je veux être ailleurs.

Sortir sans être vu, jeter le marqueur dans la poubelle des latrines, reprendre un air détaché, rejoindre les copains. L’incursion dans l’école m’a pris moins de deux minutes. Ils me voient quitter les toilettes. Ils ne se doutent de rien. Je transpire à grosses gouttes, avec le froid hivernal, ça me glace le dos. Jamais je n’ai autant souhaité que la cloche de treize heure trente ne sonne pas. Elle sonne. On forme les rangs. Pete est tout joyeux. Halley et Cody discutent accords de guitare.

- Ma mère, elle m’a dit qu’si j’avais une bonne note au contrôle d’histoire, on irait manger un hamburger en ville.

- Super, Pete.

- Un triple. Triple tout, fromage, viande, bacon. Fois trois. J’ai fait des antisèches hier soir sur des papiers tout petits, mais on lisait pas bien, j’les ai refait cinq fois, à la fin, j’connais tout par cœur.

- Logique.

- C’est m’sieur Durite. L’année dernière, j’avais six de moyenne au premier trimestre. Il m’dit : « Mais enfin, Pete, comment peut-on avoir six de moyenne en histoire ? ». J’lui dis : « Et encore, m’sieur, c’est en trichant ! ». Tu sais ce qu’il m’répond ?

- Non.

- « Eh bien, trichez mieux, mon garçon ». Alors depuis c’est un truc, entre lui et moi. Un jeu, tu vois ? Il sait que les antisèches sont dans ma trousse, mais il sait que j’ouvre pas.

- Je vois.

On dépasse les auvents chargés de neige. La classe s’engouffre dans le couloir. Mon repas du midi fait des petits bonds dans mon ventre. Les plus jeunes de notre groupe arrivent à hauteur de la porte et pouffent de rire. Les plus vieux ont l’air choqué. Je feins le dédain. Pete a la tête idiote de celui qui ne sait pas s’il doit rire ou pleurer.

- C’est toi ? couine-t-il d’une toute petite voix.

- T’es fou, Pete. Tu me crois assez stupide ?

Ma réponse le soulage. Durite ouvre et sort, sans voir les mots noirs dans son dos. Les bruits cessent à l’instant.

- Et bien alors, jeunes gens, c’est la perspective d’un contrôle d’histoire qui vous amuse ? Vous m’en voyez…

Suivant les regards appuyés, Durite s’est retourné vers l’inscription. Dans ses yeux, quelque chose se brise. Il s’appuie sur l’encadrement de la porte. D’un coup, il parait vieux, vraiment très vieux. Le temps le tasse sur ses jambes, ploie son allure droite. Il respire comme si on lui compressait la poitrine.

- Halley, je vous prie, énonce-t-il avec effort. Distribuez les copies du devoir d’histoire. Elles sont sur mon bureau. Je vais demander que l’on surveille la classe. Vous ne resterez pas seuls longtemps.

Ensuite, tout va très vite. Durite ne revient pas. Monsieur Hans vient assurer la surveillance du devoir d’histoire. Il tremble de colère. Plus personne ne rigole.

- Si j’attrape celui ou celle qui a écrit cette horreur sur la porte, gronde-t-il, croyez-moi que je ne ferai pas dans le politiquement correct et qu’il ou elle s’en souviendra toute sa vie.

L’inscription est effacée avec un produit fort, qui emporte une partie du vernis, ça fait une large tâche au milieu de la porte. A côté de moi, Pete n’arrive pas à écrire quoi que ce soit sur sa feuille. La directrice passe dans la salle des petits, celle des grands et finit par nous. On ne la voit pas souvent, elle fait parfois la classe aux plus jeunes ou quand quelqu’un est absent. Je ne retiens pas la première partie de son discours, qui parle d’histoire, pour le coup. Incapable de me détacher de ses yeux sombres. J’ai l’impression qu’elle ne regarde que moi.

- … cet acte odieux ne restera pas impuni. Tôt ou tard, nous saurons qui en est à l’origine. J’ose croire, s’il vous reste un peu de bon sens, que vous viendrez me trouver, avant, dans mon bureau. Ma porte est ouverte.

J’ai le sentiment qu’elle n’en pense pas un mot. Sa voix est glaciale et je ne sais pas, entre monsieur Hans et elle, de qui je préfèrerais affronter la colère.

On rentre, maussades, à travers la forêt. Un peu de brume s’accroche à nos chevilles. On dirait que la neige transpire. La lumière du jour décroit franchement.

- ça doit être un troisième. Le grand Adrian. Il peut pas voir Durite, spécule Cody sur la route. Il a presque plus rien à perdre, il part en apprentissage dans trois semaines. Ou Tess, elle a dit qu’elle ferait n’importe quoi pour que le devoir d’histoire n’ait pas lieu.

- J’espère qu’ils vont pas nous priver des sorties et des trucs cools jusqu’à ce qu’on trouve qui, marmonne Halley. Et qu’il va revenir vite, le vieux. Si la directrice fait la classe à sa place, on va moins rire.

Pete ne dit rien, le nez rougi plongé dans le col de son manteau. Il zieute de travers ma main droite, zébrée d’un petit coup de marqueur quand le feutre m’a échappé des doigts, tout à l’heure. Je range mes mains dans mes poches. P….. de fureteur. Il regarde ailleurs.

On arrive à hauteur des ruines et les conversations s’arrêtent net. Le givre accroche les figures bestiales, en surligne les arrêtes cassées.

- Y’a…Y’a… Y’a… une lumière, couine Pete en pointant les sapins.

- On se barre, les gars, presse Halley en agrippant la manche de mon anorak.

C’est clairement le soir de trop. Je dégage mon bras et gueule.

- Stop ! J’en peux plus de vos délires ! Voilà, je saute le muret, il ne se passe… rien ! Oh non, je suis en train de marcher sur une tombe, et… et… ? rien, encore ! Pete, regarde ! Je touche une pierre ! Rien, rien et rien ! Quand est-ce que vous allez grandir, un peu ?

Je ramasse une grosse branche et la casse sur la statue en forme de narval. Le bois éclate, la pierre ne bouge pas d’un iota. Des offrandes fraîches, – pain, noix, agrumes -, en équilibre dans des bols, roulent sur la neige à la violence du choc.

- Reviens, Rub, implore Pete, livide. Tu vas nous avoir des ennuis. Des gros.

 

Cody et Halley se barrent en courant subitement, d’un commun accord. Pete saute dans le vieux cimetière et se pend à mon bras pour m’empêcher de frapper à nouveau. Je le repousse rudement, il tombe sur ses fesses.

- C’est pas mes contes, c’est pas mes légendes ! tu sais ce que j’en fais, moi, de vos fétiches ? J’en prends un pour taper l’autre !

Je détache de son sommet la pierre gravée d’un cairn, la brandis à deux mains et l’abat sur une rare statue encore intacte, une effigie de renard blanc, saupoudré de neige. Le renard se casse en deux dans la hauteur avec un bruit cristallin, et tombe. La pierre gravée vibre entre mes mains.

Les lumières qui bordent les routes s’éteignent. Les bruits de la forêt se sont tus. La brume monte à vue d’œil. Pete se relève précipitamment et se carapate en criant de peur dans la direction où brillaient, il y a un instant, les points lumineux des maisons. Moi, ma pierre gravée entre les mains, je regarde bêtement les deux parts du renard des neiges, que la brume engloutit. Je me débarrasse de mon caillou comme s’il me brûlait les doigts.

- Sortez de là, c’est vraiment, vraiment pas drôle.

Ma voix est assourdie, je l’entends avec un petit décalage, un léger écho. Un rire dans les sapins. Il y a quelqu’un.

Soudain, un trait de feu attrape mes mollets, à travers l’épaisseur de mon pantalon. Je saute comme un cabri en poussant un cri de douleur. Lorsque je retombe sur mes appuis, une nouvelle morsure s’enroule autour de mes cuisses, je bondis derechef. Une plainte aiguë s’étrangle dans ma gorge. Une branche, peut-être… une racine ? Une corde dans les brumes ? Je ne vois rien dans la presque obscurité. Le jour se meurt, les étoiles naissantes n’éclairent pas. A l’aveugle, moitié tombant, moitié courant, je fuis par la forêt. Je prends à gauche, un coup survient au niveau des jarrets, un soubresaut, je plonge à droite, c’est mon flanc qu’il cisaille. Où que se porte mon regard, la frappe suivante tombe dans mon angle mort.

- Qu’avons-nous là ? un enfant d’homme qui danse ? me chantonne une voix venteuse au creux de l’oreille. Danse, petit homme, danse !

Les sapins, encore des sapins. Je dévale un fossé rempli de neige, tombe la tête la première dans la poudreuse, le trait de feu attrape mes fesses proéminentes, à l’horizontale, avec une force à couper le souffle. Je tâtonne à la recherche d’une branche, je me relève, crache de la neige, et brandis mon arme improvisée, droit devant, tout en tournant sur moi-même.

- Montrez-vous ; je hurle dans les suraigus, maintenant !

- Vraiment, enfant ? demande la voix venteuse. La voie de l’épée ? Audacieux. Inattendu. Insensé. 

L’averse s’est tue, la douleur se réveille à chaque mouvement. Je me campe sur mes pieds. Je piétine et tasse la neige. Mes jambes, brûlantes, me portent à peine. Mes genoux tremblent. Mes doigts s’agrippent sur le bâton. Mes larmes gèlent au pourtour de mes yeux. Des ombres émerge une silhouette vaguement humaine. Un homme ou un renard blanc, à mi-chemin entre les deux. Des lambeaux d’un brocard rouge cousu d’argent, piqué de neige. Une longe de cuir enroulée au poignet, courant le long de sa cuisse comme la prolongation de son bras. Des yeux dorés, rieurs et acérés. Des dents effilées. Des aiguilles. Un épais manteau de cheveux blancs jusqu’au creux des reins.

Ruben partie 1 milieu all.

 La terreur m’a toujours inspiré de charger de front. J’arme mon bras droit par-dessus l’épaule gauche et abat un large et ample coup de taille. L’apparition se dérobe comme une étole au vent. Un claquement sec accompagne ma chute en avant, la longe de cuir fouaille mes cuisses. Je gémis de douleur, charge à nouveau, en hurlant rageusement. Chaque assaut manqué imprime une immédiate et cuisante réplique sur mon arrière-train.

- Vous armez, je volte, vous frappez, je tourbillonne. Dans vos temps morts, je me glisse. La colère vous aveugle, elle est mauvaise conseillère. Est-ce mon crâne que vous visiez et non… par terre ? Allons, enfant, rompez le combat. N’est-il pas l’heure d’intégrer la leçon ? Jeter votre arme, à genoux, tomber et implorer pardon ?

Je rassemble mes forces, haletant, éperdu de douleur. Un seul coup, un seul ! Pour faire disparaître l’apparition, dissiper l’illusion, comme une pensée que l’on chasse, un cauchemar dont on s’éveille… Rien qu’un…

Le Renard blanc m’a saisi le poignet. Il se tient à moins d’un pas. Son regard doré a perdu toute malice et lueur de jeu. Une pression franche et le bâton tombe dans la neige. Mes yeux s’écarquillent. Je perçois la chaleur de son souffle. La prise de ses doigts.  Le bruit du vent qui fait claquer ses oripeaux.

- Raté, mon jeune ami, pour vous, je suis de chair et d’os. Vos offenses et vos écarts m’ont tiré de ma torpeur. Maudit. Hanté. Vous vous êtes attaché le courroux d’un esprit de l’hiver. Quels mots pour toucher votre discernement ? Vous n’êtes, après tout, qu’un petit enfant. A compter de ce jour, soyez-en averti, votre méchanceté et votre morgue seront durement punis. Là où vos oreilles sont sourdes, votre fondement saura, craindre le châtiment, se garder du faux pas.

Le Renard relâche sa main. Je tombe sur mes fesses, hébété et tremblant.

- Restons-en là pour ce soir, vous avez votre comptant. Hâtez-vous à votre logis, les vôtres s’inquiètent. Vous pleurez ? Réjouissez-vous. C’est donc qu’il vous reste un peu de cœur.

Une rafale de givre l’emporte. Je demeure un instant assis dans la neige. Le froid engourdit mes jambes, calme la brûlure de la correction. Un point lumineux apparaît parmi les futaies sombres. J’entends mon prénom crié et répété dans le vent. Je me dirige mécaniquement vers la source du son. Bientôt, une trouée parmi les arbres, les lignes droites des architectures humaines. Les frontières des foyers et de la nature se confondent.

Ma tante Adela serre une lampe-tempête. Enroulée dans une grosse écharpe de laine, elle avance contre la bise. Sa lanterne balaie l’orée de la forêt à ma recherche.

- Ruben, ça va ? me demande ma tante, mais… tu es trempé ? Cours te mettre au chaud ! L’électricité va revenir. Pete est venu me trouver. Vous avez coupé par la forêt, c’est ça ? Les journées sont courtes en hiver, il vaut mieux suivre la route.

- J’ai froid. Je me suis perdu dans les bois. S’il te plait, Adela, laisse-moi. Je veux juste rentrer, dormir, me réveiller de cette nuit. Tu veux bien ?

Ma tante s’écarte de mon passage, surprise. Plus de mots en une soirée qu’en trois jours. Elle essaie d’effleurer furtivement mon front, je me dérobe et fuit vers la deuxième maison après la forêt. Dans une grange de leur ferme, mon oncle et des voisins s’affairent à faire fonctionner un vieux groupe électrogène de secours. Le moteur crache, peine, s’essouffle, semble démarrer puis s’éteint.

Des bougies frissonnent quand j’ouvre la porte de la maison. Je me réfugie dans ma chambre, plongée dans le noir. Je tâtonne à la recherche de vêtements secs. Je gratte une allumette. Mes sacs de voyage ne sont pas défaits, dans un coin de la pièce, comme si je pouvais partir à tout instant. Ma vie tient dans ces trois sacs. Une autre allumette. Des lambris de bois. Des vieux jouets de mes cousins, dans une malle. Un ballon, les lames d’une luge. La flamme vacille, puis s’éteint. A la fenêtre d’une maison voisine, éclairé par une lampe-torche, Pete agite la main et cherche à communiquer par signes. Je ferme les rideaux.

Je me débarrasse lentement de mes effets trempés et me glisse sous mes couvertures, sur le ventre. Le groupe électrogène redémarre, les lanternes s’allument et les frontières se redessinent. Le moindre frottement contre le tissu me ramène au cauchemar de la forêt. Et puis le reste de la journée me revient, brusquement. Le vieux Durite. Pete qui a peut-être tout vu ou compris. La crainte de la délation, d’être découvert. Je m’abandonne à sangloter dans mon oreiller et fini par m’endormir d’un sommeil sans rêve.

 (à suivre partie 2)

Illustr. : Lili

3 commentaires »

  1. CLAUDE dit :

    Bonjour Lili. Remarquable fiction ! et comme toujours dans un style digne d’une prépa littéraire ! Un récit sombre où la violence est la marque de cette « vie triste »;comme vous le dites si bien. J’espère que la suite sera moins sombre, si c’est possible. Félicitations! Amicalement. CLAUDE

  2. Lili dit :

    Bonjour Claude,
    Merci pour votre retour et vos compliments. Oui, c’est vrai que le début de l’histoire est un peu sombre ! C’est sans doute le reflet du gamin perdu, agressif et qui s’en prend au monde entier dont je narre les péripéties. Par sa vision, tout est déprécié, y compris l’environnement pourtant accueillant, les gestes amicaux… Mais je vous rassure, la suite est moins sombre ! Il faut bien que les héros évoluent !
    A très bientôt, amicalement,
    Lili

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