La fessée appliquée

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Le précepteur

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Par Arnaud

Cela faisait bientôt trois ans que nous nous étions installés à la campagne. Nous aimions tant errer à notre guise dans la bibliothèque, et y emprunter les volumes de notre choix, à condition de les avoir auparavant soumis à l’approbation de notre père qui jugeait, seul, de leur moralité et de leur décence. Et que dire de nos immenses chambres que nos cousins nous enviaient, même si dépourvues de cheminées, elles étaient froides et humides durant les mois d’hiver. Non, décidément, pour rien au monde, nous n’aurions voulu revenir à Rouen, retrouver la foule de la grande ville. Nous aimions l’immensité des forêts et du parc, l’espace de la demeure, l’enfilade des salons et le dédale des recoins, les escaliers dérobés dans les tourelles, le grincement de la porte de la chapelle.

A la fin de l’été 1936, notre père prit la décision d’adjoindre à l’abbé de Ronceray, un précepteur plus jeune. Philippe allait sur ses seize ans, et moi sur quatorze en Janvier. L’abbé continuerait de nous enseigner l’histoire et le Français, et resterait  bien évidemment chargé de notre instruction religieuse et morale, mais comme on nous destinait aux grandes écoles, il n’était que temps de nous initier à la physique et aux mathématiques supérieures. De plus, fort de son expérience avec nos frères aînés, et de plus en plus retenu par les affaires, Papa tenait absolument à ce que ses fils  devenus adolescents, soient tenus avec une rigueur et une sévérité sans faille. Or, l’abbé qui avait jugée excessive, une correction donnée à Philippe avant l’été, n’était peut-être plus tout à fait fiable sur le chapitre de la discipline.

Je crois que c’est par ma grand-mère qui avait reçu quelques mois plus tôt de lointains parents d’Allemagne, qu’on s’en alla chercher le précepteur au  Pays de Galles. En effet, nos cousins du pays de Bade avaient eu comme gouvernante pour leurs filles, une Miss Royce, d’une vieille et notable famille alsacienne et de lointaine parenté. Installés en Angleterre depuis plusieurs générations, cette branche de la famille Reuss avait suivi le modèle de la famille royale ou des Battenberg  et anglicisé son nom devenu « Royce ».

Ma grand-mère était désolée que ses petits-fils ne parlassent pas l’allemand et fit demander aux cousins de Karlsruhe si Miss Royce n’aurait pas un frère, désireux de venir en France se placer comme précepteur chez sa fille et son gendre. Il s’en trouva un, le frère aîné, ingénieur de formation que des problèmes de santé, sans doute contractés à la guerre, tenaient éloigné des usines, et qui accepta, après plusieurs lettres échangées, de venir chez nous comme précepteur.

Il débarqua un soir de Septembre 1936 à la Gare de Rouen. Nous avions accompagné notre père, et quand le train en provenance de Dieppe, où le bateau de Newhaven avait accosté, déboucha des tunnels, il s’en échappa une fumée noire et un sifflement strident qu’il me semble encore entendre. Mr Royce, qui n’avait qu’une malle, nous gratifia d’un « Hello, Sir » et d’une poignée de main énergique. Il faisait presque nuit quand le chauffeur nous ramena, sous la pluie, vers Capendu.

Dès le lendemain, nous fûmes convoqués par nos parents dans la bibliothèque. L’abbé de Ronceray était assis, et Mr Royce se tenait un peu à l’écart. Il devait avoir 40 ans, mais en paraissait bien cinquante. Il avait du être roux, mais sa calvitie prononcée ne lui laissait que de rares mèches plaquées en arrière. Grand et mince, élancé et sportif, il avait des yeux très clairs et un peu durs, mais il savait sourire sous de petites moustaches raides. Il s’exprimait dans un français assez remarquable, et lorsqu’il lui arrivait d’écorcher un mot ou de confondre un verbe, il s’esclaffait d’un rire tonitruant. Maman avait fait rénover pour lui dans l’aile nord l’appartement de la Tante Marguerite, et il s’extasia de la vue sur le parc et de l’élégance des boiseries

 Il nous appela très vite « Phil » and « Pitt » Il fut convenu à cette réunion qu’après avoir servi à la chapelle la messe de l’Abbé, tous les matins à 7 heures, nous le rejoindrions à la salle à manger pour le petit-déjeuner, puisqu’il était de « l’autre » religion. 4 heures de cours avec lui à la Salle d’études, entrecoupées d’une courte récréation ; déjeuner à la cuisine, puis deux heures de cours avec l’Abbé. La longue récréation de l’après-midi nous fut supprimée, nous qui aimions tant aller baguenauder jusqu’au fond du parc, et remplacée par deux heures quotidiennes et intenses de culture physique ; Mr Royce, aguerri à tous les sports, s’en chargea personnellement. Il nous trouvait trop gros (« What a fat boy !), et se promit de nous faire fondre. Et lorsque nous ne partions pas derrière lui courir dans les allées et les bois, nous soulevions les haltères, roulions sur le tapis de gymnastique ou nous hissions à la barre qu’il avait fait installer dans les écuries.

Il nous fit tailler par Georgette, dans une épaisse toile de jute, deux shorts et deux tricots de peau d’une rare élégance et, pendant près de deux heures, son sifflet retentissait dans toute la propriété. Papa, conscient que tous ces abbés avaient négligé notre éducation sportive, n’y trouva rien à redire, et se réjouit même de nos progrès stupéfiants au tennis. Il sembla plus sceptique quand Mr Royce ayant fait curer par Prosper l’étang de la Vaupalière, nous y mena, peu fiers, pour des exercices de natation dont nous sortions boueux et grelottants. « Excellent ! » s’exclamait-il avant d’y plonger à son tour, nu comme un ver et riant comme un collégien d’Eton tombé dans la Tamise. 

Papa apprécia sa compagnie au point de le convier bientôt aux chasses du dimanche. Il captivait mon père par ses récits de bécasses irlandaises ou de chasses à courre dans le Devon. Quelques photos de l’automne 1936 le représentent radieux, fusil en main, avec notre père et des voisins qui l’avaient adopté.

Nos progrès en anglais et en allemand étaient stupéfiants. Nous lui devons l’excellent accent que vous me connaissez et dont vous avez si souvent souri. Tenus depuis notre plus jeune âge à un strict silence à table, nous pouvions désormais converser avec lui en anglais pour le déjeuner, et en allemand, au dîner du soir, où nous retrouvions nos parents. Il se retirait discrètement à la fin du repas, quand nous allions au salon pour l’examen de conscience et la prière du soir menée par l’Abbé.

Papa l’avait averti dès son arrivée qu’il usait du fouet, et il n’en avait pas paru surpris, bien au contraire. Il avait connu dans les pensionnats de sa jeunesse les châtiments corporels, et pensait comme mes parents, qu’administrée à bon escient, la correction paternelle demeurait dans « nos » familles de tradition, la meilleure des méthodes. Et l’Abbé, féru de citations latines, ne manquait jamais de rappeler le fameux « Qui bene amat, bene castigat »  Tous les samedis avant le déjeuner, nous le retrouvions dans le bureau de Papa qui nous interrogeait sur notre semaine, nos progrès ou nos bêtises. Je compris vite, qu’à la différence de l’abbé toujours disposé à minimiser une insolence ou une leçon non sue, Mr Royce ne nous passerait rien.

 Il n’était pas là depuis très longtemps lorsqu’un samedi, nous ayant surpris la veille en train de tricher, il réclama pour nous deux le fouet et l’obtint. Son visage s’était durci et ses yeux clairs me fixaient avec froideur ; on aurait cru alors un autre homme. Nous fûmes, selon l’usage, mis en pénitence tout le temps du déjeuner afin de réfléchir à notre inconduite. Mr Royce vint, après le café, nous chercher pour nous conduire au salon où allait nous être donnée la punition. Maman et l’Abbé s’y tenaient. Prosper avait préparé et apporté les verges qu’il taillait fortes dans le coudrier de la grande allée, un faisceau d’une dizaine de baguettes par garçon. Papa jugeait qu’une punition était plus efficace, si elle était administrée devant tout le monde, avec rituel et solennité. Et il avait sans doute raison, car d’une nature plus sensible que Philippe, je pleurais souvent avant même d’avoir été châtié.

Il en fut ainsi ce jour-là. L’abbé nous fit d’abord mettre à genoux pour réciter notre acte de contrition, et répétant après lui d’une voix un peu tremblante, nous demandâmes bien volontiers pardon à Dieu et au Père !  Nous dûmes ensuite aller prendre nous-mêmes les verges  et traverser, honteux et la tête baissée, le salon pour les remettre à Papa et le prier de nous châtier. Je ne sais si c’est en sa qualité d’aîné que Philippe se fit fouetter en premier, mais s’étant désigné avec courage, il se déshabilla sans broncher. Maman demanda qu’à près de 16 ans, mon frère ne baissa pas son caleçon, et l’Abbé lui aussi jugeait  plus décent qu’il le gardât. Mais Mr Royce étant partisan de l’humiliation complète, Papa refusa et ordonna au malheureux de se déculotter entièrement. Il se pencha et prit la position et, fermement maintenu aux épaules par Mr Royce, se laissa battre avec courage, du cou jusqu’aux chevilles. Je ne fis pas preuve de l’héroïsme de mon frère, quand à mon tour je dus m’avancer nu et me baisser ! Papa fouettait fort et avec méthode, de haut en bas, et très vite les verges m’arrachèrent des hurlements qui n’abrégèrent en rien, la punition. Je m’en fus, rougi et sautillant, rejoindre mon frère au coin. On nous y laissa à genoux et les mains sur la tête près d’une heure.

Je n’ai jamais su si c’était par pure curiosité ou vraie commisération qu’il se trouvait toujours derrière l’une ou l’autre des fenêtres du salon, une ou deux filles de la cuisine ou une femme de chambre, sans doute alertées par Prosper, et qui regardaient avec affliction ces pauvres petits « messieurs du château» se faire fustiger. Nous en avions d’autant plus honte que l’une ou l’autre ne manquait jamais, le lendemain ou un peu plus tard, de nous dire avec bonté et le cœur gros « Heula, mon pauvre Monsieur Pierre, c’é ti pas malheureux d’avoir encore le fouet à votre âge ! » ou de ricaner entre elles  de Monsieur Philippe qui avait été mis « cul nul »

Le soir même, Mr Royce vint, comme si de rien n’était, nous chercher dans nos chambres où nous avions été consignés pour l’après-midi. Philippe gardait une mine renfrognée et les yeux baissés, et j’avais beaucoup pleuré avant de m’endormir sur le ventre. Il nous serra la main et nous demanda, les yeux dans les yeux, en nous appelant « Sir » si nous avions compris la leçon. Puis, à son coup de sifflet, nous le suivîmes en courant, dans les allées du Parc, honteux quand Prosper et Armande, croisés près de la ferme, virent nos cuisses striées de rouge que nos shorts, fort courts, dissimulaient mal.

Il découvrit un jour au grenier le vieux train électrique de l’Oncle Lucien, et entreprit de le remettre en état. Cette entreprise nous passionna, et il fit bientôt surgir sur une immense planche de bois, un paysage féérique, percé de tunnels et éclairé de dizaines de signaux, dans lequel s’ébranlaient les wagons-lits ou les trains de marchandise. Que d’heures aurons nous passées sous ces combles, nettoyant sans relâche les rails et les aiguillages, astiquant les locomotives, et assemblant des convois si long, qu’ils finissaient par dérailler lamentablement dans le virage le plus raide. Cette complicité ferroviaire acheva de sceller notre amitié, et l’année se passa sans que, de nouveau, Papa ne recoure au fouet. Il nous initia aussi aux joies et aux stratagèmes du billard, nous ouvrant aux mystères d’un jeu auquel excellait notre père et ses frères.

Il fut notre dernier précepteur puisqu’au mois de Septembre 1937, nous fûmes admis au Collège de Normandie dont nous devions conserver un si grand souvenir. Nous y fûmes bien plus gâtés que ne l’avaient été Jacques et François, placés sous la férule des Jésuites de Vannes, ou que Marie-Anne dans son sévère pensionnat d’Irlande.

3 commentaires »

  1. Georges dit :

    Un grand merci pour ce très beau texte, intéressant et bien écrit, mais qui nous transporte dans un « autre monde », très loin de ce qu’ont connu la quasi-totalité des lecteurs de ce blog.
    Il m’a fait penser au film « Les aristocrates » avec Pierre Fresnay, que j’ai vu lorsque je devais avoir 15/16 ans.
    Dans ce film, le patriarche, confronté au modernisme et impuissant à éradiquer les évolutions de société, baisse les bras et se retire dans un monastère. Ce ne me semble pas être le cas de votre père, droit dans ses bottes, et qui conservait sans dévier d’un pouce une ligne de conduite d’un autre temps.
    La scène de ce film qui m’a le plus marqué est celle où les deux ados, à qui on avait promis le fouet (on ne parlait pas de fessée dans ce milieu !), sont devant la panoplie de fouets de tous modèles accrochés sur un mur au dessus d’un coffre. L’un d’eux décroche celui qui de loin semble le plus féroce, le fait glisser sous le coffre en disant à son acolyte quelque chose du genre « au moins, ça ne sera pas avec celui là ! ».

  2. CLAUDE dit :

    Au Lycée j’étais faible dans 2 matières:latin et allemand.Mes parents me firent donner des cours des cours de soutien en déléguant aux précepteurs leur autorité parentale:en clair de me corriger. Le prof de latin utilisait son martinet familial sévèrement. Mais le pire fut ma préceptrice d’allemand,une séduisante cavalière qui utilisait sa cravache pour me punir.J’étais malgré cela amoureux d’elle,ce qui ne lui avait pas échappé,c’est pourquoi elle me corrigeait très sévèrement.

  3. claude dit :

    Bonjour Arnaud. J’ai relu votre récit avec émotion. Vous évoquez une époque,certes lointaine:1936,Où le Fouet, n’était pas diabolisé comme aujourd’hui. Je n’ai reçu les verges qu’une seule fois, mais cela me suffit pour imaginer la sévérité de votre correction, au demeurant mérité puisque vous aviez, vous et votre frère, triché. Quant aux conditions dans les quelles vous avez été fouettés,elles font mon admiration! Dans le cercle familial uniquement-(ou presque, vu le « voyeurisme pervers » de votre personnel de maison). Et vous nos démontrez , si besoin était de l’efficacité de ces corrections, puisque votre niveau en anglais et en allemand est rapidement devenu excellent. Sans compter le sport, qui vous a permis de vous rendre plus séduisant en éliminent les quelques kilos superflus que vous aviez avant l’arrivé de votre précepteur. Evidemment, nous sommes aujourd’hui dans un autre monde! Quel dommage quand on voit l’efficacité de ces bonnes vieilles méthodes qui ne vous ont nullement traumatisé! Admirativement. CLAUDE.

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